24 sept. 2017

(72)

la connaissance
que nous croyons avoir de
nous-même
s’échappe vers
une forêt illusoire
s’y tapit
jeune nu(e) bronzé(e) sur
les lourdes feuilles
avant que nous n’atteignions le creux
de la vision diluée au centre
comme si un tendre miroir noir
prenait la place de
la conscience dissout
roue après roue
en mouvement
je ne peux mettre mon nom sur
ce torrent
passe par mes pores


Rosmarie Waldrop, « La route est partout » 1978
trad. Abigail Lang, Éditions de l’Attente, 2011

4 sept. 2017

k. sans vergogne, jongler

k. feindre la fuite : vents
k. inquiet qui danse grand plaisir
k. à tomber en langue, vlang
k. de l’avant et ses blessures
k. n’en a assez c’est aussi un pari
k. la langue la vie qui tourne pas rond
k. des rafales virant épidémies
k. vlang, crevasses, etc.
k. comme histoires de feu, foyer, papiers, etc.
k. pour personne n’y suis sauf mes langues
k. et les vôtres à jongler d’idiotie lente loquace
k. à bousculer pays fossiles sansplanprincipe non
k. vergogne c’est pas du commentaire
k. à la mort à boire <à vif>

Claude Favre, « Métiers de bouche, ijkl »
(Ink et sur Libr-critique)

17 août 2017

« Morris Grave nous fit connaître a Xenia et moi-même une île miniature dans le Pudget Sound près de Deception Pass. Pour y arriver, nous partîmes de Seattle sur environ soixante-quinze miles en direction du nord-est vers Anacortes Island, puis du sud vers Deception Pass, où nous laissâmes la voiture. Nous marchâmes le long d’une plage rocheuse, puis à travers un passage sablonneux que l’on ne pouvait franchir qu’à marée basse et qui menait à une autre île, en poursuivant à travers des bois épais jusqu’à une colline d’où nous pouvions apercevoir ça et là la mer environnante et les îles au loin, pour arriver finalement à une passerelle menant à notre destination — une île pas plus grande que, disons, une maison modeste.  Cette île était tapissée de fleurs et située de telle sorte que l’on pouvait y voir Deception Pass tout entier, comme si nous étions assis aux meilleures places d’un théâtre intime. Nous étions en train de nous reposer sur ce lit de fleurs lorsque d’autres personnes arrivèrent à travers la passerelle. L’une d’elle dit à l’autre : « Et faire tout ce trajet pour s’apercevoir finalement qu’il n’y a rien à voir. »

John Cage, « Silence, Conférences et écrits »
éditions Héros-Limite, Genève 2003. (trad. Vincent Barras)

2 août 2017

"Plutôt que de file, c’est de ribambelle que je parlerais, par quoi s’évoque balancement et le ruban peut être rectiligne ou former  boucle et prendre des formes où nous verrions des nœuds si nous n’étions pas aveuglés, fascinés par nos semblables qui, en l’occurence, ne le sont pas si autistes sont, ce pourquoi il faut s’aviser de l’entre, les uns et les autres n’étant que des points par lesquels passe une ligne imaginaire que tu négliges alors que tu admirerais la moindre trace de civilisation fort ancienne, non pas que cette trace soit admirable par elle-même ; il s’agit quelque fois d’une dent — mais elle était dent de collier — ou d’un tesson que tu mettrais dans la poubelle s’il était tesson de bouteille ou de pot de fleurs ; ce tesson-là remonte à trois mille ans avant J.-C.

Mais alors quelle admiration stupéfaite devrait te saisir à la vue de cette ligne qui passe entre les uns et les autres ou plutôt les parcourt, les réunit bien qu’il ne s’agisse pas d’une réunion ; cette ligne remonte à trois millions d’années et peut-être plus ; l’ordonnancement que tu ne vois pas est pourtant là, plus présent que ne le sont ceux dont tu te demandes s’ils sont conscients de l’être, présents."

Fernand Deligny, Lettres à un travailleurs social
éditions L’Arachnéen, 2017.

15 juil. 2017

« Un petit couteau de cuisine, acheté à Rimini, que tu portes avec toi.  Un tas de sable, quelques cailloux, quelques laisses de mer. La main façonne les volumes, malaxe l’informe, organise le vide en espace, en territoire. Puis le couteau dessine les angles, les portes, les fenêtres, les créneaux (pourquoi toujours la fortification : contre quelle menace ?) Les curieux, les enfants s’approchent. Tout le monde est fasciné par les châteaux de sable. Ce sont des maquettes. Ce sont des cartes, des souvenirs. Ce sont des possibles. Et tu es un doge, tu es un démiurge. Ici une calade, là un ponton ; il faut songer à la circulation de l’eau. Et puis il y a la mer. On construit rarement des châteaux de sable qui ne soient pas face à la mer. Les gradins des escaliers, couteau ; un ensemble de terrasses jardinées, couteau ; une nouvelle porte, une meurtrière, une fenêtre, couteau, couteau, couteau.

Les gens se poussent du coude. Une gamine apporte un crabe vivant, un gamin des coquillages, pour décorer les murailles, les parvis. Le château est de plus en plus grand, c’est une petite cité. Il faut encore des tunnels (les doigts dans le sable humide qui excavent, puis les doigts qui touchent d’autres doigts), et puis il faut des ponts, des arcades. Une bouteille enfouie fera une salle vitrée. Et que fait-on de l’eau ?

Si on les comprend finalement, les châteaux de sable, si donc on accepte que ces éminentes dentellières se réduisent à nouveau à une motte brute, puis enfin à une simple surface lissée par les ondes, on accueille d’autant mieux les images de ruine et de mort qui décorent aujourd’hui les civilisations du passé, amoncelées sous forme de villes. »


Benoît Vincent, GEnove villes épuisées
éd. Le nouvel Attila, Othello.

7 juil. 2017

« Elle pose une main sur son front. Et l’autre main sur
son cou. Elle tient sa tête de ses deux mains (d’une
drôle de façon). C’est une drôle de façon de se tenir
la tête. Mais c’est tout ce qu’elle a trouvé comme
geste. C’est le seul geste trouvé à ce moment-là de sa
vie. Elle sourit. Elle sourit de soulagement (c’est une
drôle de façon d’être soulagée). Elle pourrait pleurer
de soulagement. Elle pourrait soupirer de soulage-
ment (non ce n’est pas comme ça). Là elle est juste
soulagée et épuisée. C’est tout ce qu’elle a trouvé de
ressources en elle pour exprimer son soulagement.
Elle a traversé un continent à pied. Elle est debout
dans sa robe et son pull (les manches sont relevées 
jusqu’aux coudes). Elle porte des tennis. Et c’est dans
cette robe et ce pull et ces tennis qu’elle a parcouru des
milliers de kilomètres. Elle se tient donc comme ça
(on voit ses veines saillantes sur ses bras et ses mains).
Elle tient son corps fatigué par la tête. Elle tient son
corps debout. C’est tout le paysage qu’elle tient (et le
ciel derrière).

Sophie G. Lucas, "Moujik Moujik »
éd. La Contre Allée (ré éd. 2017)

28 juin 2017

bâche,

je fouette l’air quand il
fait vent je ranime
les lieux
je bleu je
plastique le pays
age
ça me soulè
ve le coeur
de voir des hom
mes prendre racine
finissent par
ne plus voir que
c’est moi
leur toit
je claque a
lors plus
fort plus haut
je re
mue le ciel
ne sent
rien


Sophie G. Lucas « Moujik Moujik »
éditions la Contre Allée (réédit. 2017)


12 juin 2017


« Je suivis cette bande quelques semaines durant. Je n’avais jamais vu un foutu lot de personnes si improbables. Sukmit était le seul shaman reconnu, mais il n’avait rien d’un meneur. Il n’était pas chef, pas weheelu, pour eux. Nous circulions dans les broussailles. Nous nous arrêtions n’importe où, manifestement d’un commun accord. Nous nous arrêtions dans la broussaille. Il y avait toujours une source à proximité. Je ne savais jamais où nous allions. Nous allions quelque part. Je ne m’en souciais pas du tout. Nous allions quelque part, peut-être. Et si nous n’allions pas quelque part, nous n’y allions pas, et voilà tout. Le soir, nous faisions un feu, plusieurs feux (il y avait plusieurs familles parmi nous). Le matin, nous reprenions la route. Je ne sais pas où nous allions. Je ne pense pas que les Indiens l’aient su. Nous faisions une belle procession parmi les armoises, les six ou sept que nous étions, ma voiture traînant en dernière position. Je ne savais pas où nous allions, personne ne semblait savoir où nous allions, la nuit tombait sur nous, les feux s’éteignaient. Les coyotes commençaient à aboyer dans la broussaille. Les chiens indiens hurlaient en réponse. Et tout se consumait dans l’obscurité. »

Jaime de Angulo, « Indiens en bleu de travail », 1996.
traduction Martin Richet (2014)
éditions Héros-Limite

25 mai 2017


« De l’espoir était parti avec l’horizon. On vous retire d’abord le pied, l’usage du pied, la jambe, puis l’autre pieds, le genou. Ainsi du reste. L’insignifiance prend la place. L’insignifiance grandit. On va vers plus d’insignifiance.
Au bout, la vraie fin : le comble de l’insignifiance.
Marche ôtée, grimper ôté, descendre ôté et sauter et courir, j’étais constamment tenu de prendre garde.

Imaginer n’avait pas encore été ôté. Dans ma chambre j’évoquais des pieds immenses, avec des pas de géant, des jambes qui n’en finissaient pas, d’une agilité inconnue. Jambes confinées d’un côté, libérées d’un autre. Avec une nouvelle agilité celles-ci et une sureté de funambule. Qu’est-ce qu’elles avaient comme mouvements ! Et promptes à les exécuter. Et infatigables. De vraies machines, mais souples, actionnées à mes seules envies. J’avais seulement tendance à trop me répéter. Tous les jours je pouvais reprendre mon numéro de jambes démesurées, manœuvrant, tricotant dans l’espace, un espace abstrait. »


Henri Michaux, « Comme un ensablement »

15 mai 2017


« Tout le monde n’est pas géographe, n’est pas Julien Gracq ni Claude Simon. Tout le monde constate l’épaisseur des terres, des strates, des cultures, épaisseur venue de notre ignorance (comment cultiver, quels sont les noms, les gestes?). Tout le monde regarde les usines en ruine et les éoliennes. Et lorsque le paysage est nouveau (si cela arrive encore) des promesses sautent au visage. On pourrait aller là, là, là, maison dont la fenêtre donne sur un banc, une salle fraîche. On pourrait longer des rivières, désosser une voiture, plonger. Se rendre au cimetière, dans une cour d’école, voler le drap qui sèche, toutes choses qu’on ne fait jamais. Mieux : être le drap qui sèche, petit clac dans le vent, et sa pince à linge qui s’épuise. Se réincarner en bidon d’essence, en silo. Devenir pistache, émeraude, blé mur et s’émerveiller des autres couleurs.
Un merle m’engueule dans le jardin.
Fermant à demi le ciel, trois palmiers.
Devant, un figuier, poussé dans un mur.
Des orties. Des mouches très jeunes.
Où est-il, enfin, l’immuable, dans ce lieu de destination ? Dans l’épaisseur des troncs ? Le temps pris par le figuier pour nicher dans le mur ?

Ecrire sur ce qui vient. Voir ensuite. »



Anne Savelli, Décor Daguerre
(éditions de l’Attente, 2017)

3 mai 2017


« Le paysage ne m’intéresse plus
   Mais la danse du paysage
   La danse du paysage
   Danse-paysage
   Paritatitata
   Je tout-tourne"

Blaise Cendrars, "Ma Danse" in "Dix-neuf poèmes élastiques »

20 avr. 2017

Les enfants sont revenus à la vie : devant eux un monde d’êtres vivants fourmille
Devant eux le monde fait du bruit, des êtres vivants s’agitent
La rivière de l’oncle Oloyailer s’ouvre
La rivière de l’oncle Oloyailer flamboyante s’écoule
Les enfants contemplent la scène devant eux
Les enfants s’avancent dans l’espace vide
Les enfants descendent jusqu’au milieu de la rivière
La rivière de l’oncle Oloyailer s’ouvre
La rivière s’étend avec des baies et des criques comme s’il y avait des rochers
La rivière s’étend avec des baies et des criques comme s’il y avait des algues
Le vent de la rivière de l’oncle Oloyailer se met à souffler
Le vent de la rivière dessine des rides sur le sol

Extrait de INATOIPIPPILER (par Akkantilele) (Indiens Cuna)

« Les Techniciens du sacré », anthologie de Jérome Rothenberg, version française établie par Yves Di Manno
José Corti éditeur, 2007

27 mars 2017

"…
Rêver d’être allongé au milieu des pierres qui roulent.
Rêver d’être allongé dans une cavité profonde.
Rêver d’être allongé sur la pente d’une montagne.
Rêver d’être allongé dans la jungle ancestrale.
Rêver d’être allongé dans une jungle très épaisse.
Rêver d’être allongé dans un lacis de jeunes lianes.
D’être allongé malade et suffocant.
Rêver d’être allongé dans l’atelier d’un forgeron.
Rêver d’être allongé au milieu des tambours qui roulent,
le tambour du démon plat.
Rêver d’être allongé au milieu des feuilles mortes.
Rêver d’être allongé dans le terrier d’un petit porc-épic.
Rêver d’être allongé sur la piste d’un sanglier.
Rêver d’être allongé dans l’étang du daim.
D’être allongé au sommet d’une fourmilière
allongé au sommet d’un monticule de fourmis blanches.
Rêver d’être allongé sur un tronc pourri.
Rêver d’être pourchassé par un serpent.
Rêver qu’un loup hurle à vos trousses.
Rêver que les chiens des démons hurlent à vos trousses.
Rêver d’être allongé dans un abri de chasse.
Rêver de dormir au pied d’un aréquier."

{peuple Bidayuh, Sarawak - Malaisie}
UNE LISTE DE MAUVAIS RÊVES CHANTÉS POUR COMPRENDRE & GUÉRIR LES ÂMES ERRANTES
« Les Techniciens du sacré », anthologie de Jérôme Rothenberg
version française établie par Yves di Manno (José Corti, 2007)

13 mars 2017

« Le temps est un trapèze raffiné, délicat et extensible, un véhicule abstrait et intact pour un futur véritable qui se déroule également maintenant. 
Grimpez à sa corde soyeuse avec un maquillage antique et le muscle luisant pour savoir que l’idée du tempo est réelle. » 

Lisa Robertson, Le temps
Nous éditions, 2016 (pour la traduction par Eric Suchère)

2 mars 2017


« J’ai tous ces pas quelque part dans mon crâne, s’il est vrai que dans le souvenir rien ne se perd, mais disparaît seulement momentanément à la vue. Je suis assez tenté de croire à cette hypothèse invérifiable, qui me semble apporter une explication apaisante à l’espèce de bruit de fond d’images, dont je me sens, pendant ces déambulations, envahi. »

Jacques Roubaud, "Poésie : »
éd. du Seuil, coll. « Fictions et Cie », 2000

20 févr. 2017


"15 février
modèle d’extension :
cartographie.
voyage les yeux attachés au sol.
couché dans l’herbe calcinée
la face contre terre.
éclosion d’un camélia.
plaisir accru de rentrer lire.
je lis à voix haute des heures et des heures.
autre chose presse.
innover dans sa langue
en atteignant son but.
remplir de suc tes réserves.
j’ai rompu le silence.
à mots couverts.
comme l’insecte qui bourdonne
autour de la lumière.
à moins que ce dégoût des mots
ne soit une sorte de fuite."


Benoit Casas, « L’ordre du jour »
Seuil, "Fictions et Cie », 2013.

13 févr. 2017

A poem
A tree / does some / thoughts / and / thinks / it doesn’t / look good / for us / in a grocery store / a man / on the television / says / I’m pretty good / at doing stuff / no one believes / him / years from now / we’ll find out / he only got / one vote / you were / the only one / everything else / lied / or / was fake / be alone / crawl in a hole / never open / your brain / again

Mark Baumer

6 févr. 2017

« Ma maison a t-elle tenu, dans la dernière tempête ? » C’est une carte de vœux, au dos de la reproduction d’un de ses tableaux, Tremblement du temps. Beaucoup plus que l’image, c’est le tremblé de sa grande écriture qui saute aux yeux. « Je ne peux plus marcher, je ne reviendrai plus », dit-il.

Tout au fond de cette petite rue, c’est la dernière maison à gauche. C’était la maison d’un meunier autrefois. Au bout du mur de pierres sèches, sous l’arbuste au nom exotique, torturé par le vent, la barrière à claire-voie est restée entrouverte, il suffit de la pousser pour entrer dans le jardin minuscule, pris entre la maison et des appentis bas, quadrillé de cordes à linge. Il n’y a pas de volet sur la porte, vitrée à mi-hauteur. À l’angle d’un carreau est encore coincé le carton sur lequel il demandait si poliment au visiteur de ne pas frapper avant 16 heures. Sa grande écriture magnifique a été totalement bouffée par le soleil. En se penchant on voit dans l’ombre, entre la table et la cheminée, une silhouette claire : c’est sa veste de toile, enfilée sur le dossier du grand fauteuil de bois.
Il était assis là, en bras de chemise, une chemise d’un beau violet, roulant une cigarette, expliquant ce que l’avait séduit dans ce pays : « Cette lumière qui change tout le temps, qui se remet en question tous les quarts d’heure, ce vent qui compte autant que les rochers. Mais la lumière surtout : avant d’arriver, à des kilomètres on la reconnaît ! »

Il disait encore : « Cela n’existe pas, les vieux peintres : chaque nouvelle peinture est une naissance, une renaissance, on a l’âge de sa dernière peinture ! » Ces grandes toiles, ces éclairs bleus et rouges, entrechoqués, vibrants, ces déferlements, cette berlue : « Ah non, ce n’est pas abstrait ! » s’écriait-il. Il est vrai qu’à vélo, dans l’effort contre le vent, ou tout en haut d’une côte, parfois, on voit des Bazaine.

Jean-Pierre Abraham,  « Ici Présent »
éditions Le temps qu’il fait, 2001.


23 janv. 2017


« Ce que j’ai vu le plus
au cours de mon existence 
c’est le dos de ma main
en train d’écrire


En treize années
de lycée
je ne me suis jamais
battu
j’étais un lâche
convaincu


Une seule fois dans ma vie
j’ai pris du poids
j’étais à la guerre


Dans mon jeune âge
Et plus tard encore
j’aimais arpenter les rues
pour rien
pour marcher


Ce qui arrive c’est que des copeaux
passent dans ma mémoire
comme des nuages dans le ciel
au bord de la mer »


Fernand Deligny, « Essi & Copeaux » 
éditions Le Mot Et Le Reste, 2005.

29 déc. 2016

"Dans les sons émis par ces renards, si c’étaient des renards, il 
entrait presque autant d’exultation, et une moindre peine. Il y 
entrait l’exultation terrifiante d’entendre le monde se parler à 
lui-même, et la peine de l’incommunicabilité. (…)

Ces appels se prolongèrent, ne répétant jamais le même 
motif, et suivant ce qui avait tout l’air d’un art infaillible, 
pendant peut-être vingt minutes. C’était entièrement comme si 
les portants avaient été mis en place, enchantés, puis abandon-
nés comme des déchets sur un côté d’une scène énorme comme 
le pont du navire de la terre, inébranlable et incliné; et comme 
si sur cette scène, accompagnés par la confabulation crachinante 
d’une musique de pastorale nocturne, deux personnages masqués, 
imprévisibles et parfaitement étrangers à l’action, s’étaient avancés 
avec l’aplomb des chats, et en silence, et avaient chanté, comme 
fortuitement, avec une quotidienneté sinistre, ce qui en fin de compte 
se révéla être le numéro du spectacle le plus chargé de sens, et le 
plus mystérieux; puis que dans un mutisme et une ironie parfaites 
ils se fussent retirés. »

James Agee, « Louons maintenant les grands hommes", "Alabama : Trois familles de métayers en 1936 »
éditions Plon 2002.

18 déc. 2016


« Ce qui m’est arrivé, c’est de voir Louise — ma
mère — cassée en deux sur le bois du lit comme,
plus tard, j’ai vu des marionnettes posées sur le
rebord du castelet où je montrais, de mes mains,
des marionnettes aux enfants fous du vaste Asile
où j’ai passé les meilleures années de ma vie.


Le langage mène à tout
D’aucuns n’en reviennent jamais.


Des trois trilobites, l’un est tout enroulé
sur lui-même — si tant est qu’il soit
possible de dire « lui » en parlant d’un trilobite.


Le grand malheur de Janmari, autiste, c’est
qu’ON le disait enfermé en lui-même alors
que de lui-même il n’y en avait pas. »



Fernand Deligny, « Essi & Copeaux »
éditions Le Mot et Le Reste, 2005 (p.107)

8 déc. 2016

« je quitte la maison et je vais à pied, autour, dans des endroits lancinants, toujours les mêmes, le pré de l’arbre, le bois de Combes, le moulin, la montagne, le triangle, la plage du sang, le pont bossu, la Californie, la Bussinie, Chamizelle, la vanne, la clairière suspendue. Je me souviens de tout, comment je suis habillée, chaussée, le plus souvent, de hautes bottes en caoutchouc ; je ne pense pas à grand-chose, je rumine peut-être vaguement. Je garde seulement la sensation très dense et précise de m’être laissé nourrir, voire bercer, voire consoler, par ce que je n’appelle pas encore les choses vertes, arbres vent lumière air saison ciel vent recommencé rivière arbres toujours. »

Marie-Hélène Lafon, « Traversée"
Collection Paysages Ecrits
Éditions Guérin, Fondation Facim, 2015.

29 nov. 2016

« Un peuple : À Rome jadis, le mot populus (o bref) veut dire peuple et le mot populus (o long) signifie peuplier : la piazza del popolo actuelle est un endroit de cette hésitation : nous sommes là-bas, incertains si nous participons dans le bruit des arbres, dans la fréquentation des gens. Nous restons dans une égalité immense. Oui (je le répète) il semble que ce mot « peuple », ou un de ses équivalents, le mot « peuplier » pour certains, soit une direction très fréquente, et aussi très ancienne, pour les faiseurs de poèmes. Ainsi que dit joachim du Bellay mêlé à la populace parfois aristocratique de la Ville : « je m’adresse où je vois le chemin plus battu. » Nous allons chacun vers un lieu pour nous très habité, vers le chœur confortable des gens, vers les traces accumulées. Nous croyons qu’ils nous sauveront du pire. Nous pensons (naïvement) qu’ils sont moins que nous privés du monde, des rues, des autres. Tout cela est faux bien sûr (et idéologiquement suspect) : nous le savons et nous ne le savons pas. Nous continuons à battre le chemin, nous respirons leur poussière quasi miraculeuse, nous les désirons dans nos vers ou nous désirons nos vers pour eux, c’est difficilement décidable. »

Stéphane Bouquet, « Un peuple »
Champ Vallon éditeur, 2007.


17 nov. 2016

« La lettre-océan n’est pas un nouveau genre poétique
C’est un message pratique à tarif régressif et bien meilleur 
marché qu’un radio
On s’en sert beaucoup à bord pour liquider des affaires 
que l’on n’a pas eu le temps de régler avant son départ 
et pour donner des dernières instructions
C’est également un messager sentimental qui vient vous 
dire bonjour de ma part entre deux escales aussi éloignées
que Leixoës et Dakar alors que me sachant en mer pour six 
jours on ne s’attend pas à recevoir de mes nouvelles
Je m’en servirai encore durant la traversée du sud atlantique 
entre Dakar et Rio de Janeiro pour porter des messages 
en arrière car on ne peut s’en servir que dans ce sens-là
La lettre-océan n’a pas été inventée pour faire de la poésie
Mais quand on voyage quand on commerce quand on est à bord 
quand on envoie des lettres-océan
On fait de la poésie »  


“Lettre-océan” dans « Feuilles de Route »,  Blaise Cendrars

12 oct. 2016

Dire que des gens voyagent avec des tas de bagages
Moi je n’ai emporté que ma malle de cabine et déjà je trouve que c’est trop que j’ai trop de choses
Voici ce que ma malle contient
La manuscrit de Moravagine que je dois terminer à bord et mettre à la poste à Santos pour l’expédier à Grasset
Le manuscrit du Plan de l’Aiguille que je dois terminer le plus tôt possible pour l’expédier au Sans Pareil
Le manuscrit d’un ballet pour la prochaine saison des Ballets suédois et que j’ai fait à bord entre Le Havre et La Pallice d’où je l’ai envoyé à Satie
Le manuscrit du Cœur du Monde que j’enverrai au fur et à mesure à Raymone
Le manuscrit de l’Equatoria
Un gros paquet de contes nègres qui formera le deuxième volume de mon Anthologie
Plusieurs dossiers d’affaires
Les deux gros volumes du dictionnaire Darmesteter
Ma Remington portable dernier modèle
Un paquet contenant des petites choses que je dois remettre à une femme à Rio
Mes babouches de Tombouctou qui portent les marques de la grande caravane
Deux paires de godasses mirifiques
Une paire de vernis
Deux complets
Deux pardessus
Mon gros chandail du Mont-Blanc
De menus objets pour la toilette
Une cravate
Six douzaines de mouchoirs
Trois liquettes
Six pyjamas
Des kilos de papier blanc
Des kilos de papier blanc
Et un grigri
Ma malle pèse 57 kilos sans mon galurin gris


Blaise Cendrars, « Bagage » dans «  Feuilles de route » 

26 sept. 2016

Puis nous passâmes devant les falaises ombragées de l’île de Baffin, qui nous conseillèrent de rester à distance avec leurs corbeaux croassant qui battaient des ailes. Tout en nous regardant, les femmes mettaient les bébés dans les armautis des autres. La toundra était jonchée de mâchoires de souris, de débris de peau de baleine et poils de caribous au-dessus desquels bourdonnaient des mouches, de pelvis de lièvres arctiques, et de trains articulés de vertèbres de phoque que nous pouvions entrechoquer entre nos mains. Les renoncules arctiques éclosaient sur les masses de mousses noires. Les oiseaux chantaient comme de l’eau métallique. Nous laissâmes tout cela derrière nous. Nous voulions le passage du nord-ouest. Au cap Walker, toutefois, les vigies virent de la glace. Un mur de glace. 

William T. Vollmann, « Les Fusils » 
trad. Claro, 2006.

13 sept. 2016

« — voilà bien ma seule constante et l’un de mes plus flagrantes contradictions, ne pas vouloir raconter ni me laisser prendre en train de vous raconter quoi que ce fût, mais considérer comme d’habitude que d’une certaine façon vous savez déjà, vous avez toujours su ce que j’allais vous dire, ces choses au fond ne figurant jamais rien que l’ordinaire, la banale suite des jours, je vous vois, je vous entends et je voudrais vous dire sans vous dire vraiment, vous parler de si loin que ma voix vous parvienne comme un murmure, une confidence ordinaire, et alors tout cela n’aurait que peu d’importance, je ne vous aurais rien raconté, rien appris, je n’aurais dit que les choses que vous savez, vous avez toujours su. »

Michèle Desbordes, « Les Petites Terres » 
éditions Verdier, 2008.

29 août 2016

"Ne vous servez pas du téléphone
Les gens ne sont jamais prêts à répondre
Servez-vous de la poésie. »

Jack Kerouac, "à Edward Dahlberg » (1970)
« Poèmes » , Seghers, 2002

19 août 2016


« Your concept is clear, to practise dreaming then to dream then to make a record. » «  Ton concept est clair, t'exercer à rêver puis rêver puis prendre des notes » 

Lisa Robertson, Cinéma du présent
éditions Théâtre Typographique, 2015 ( trad. Pascal Poyet)

8 août 2016


« Tu sais que tu as des os, un squelette, du sang et de l’eau ?

Tu sais que tu as des pompes dans le corps, des mécanismes, des mouvements et des gestes minuscules ?

Tu sais que c’est en permanence, en permanence, tu sais que c’est en permanence ?

Tu sais que le foie et le cœur se parlent, que les yeux et les intestins se parlent, tu sais que le côlon et la trachée et les poumons et le pancréas et les glandes et les vaisseaux sanguins font tous tes mouvements ?

Et tu entends ce qui sort de ta bouche ? »

Laura Vazquez, "La Main de la main"
Cheyenne éditeur, 2014

22 juil. 2016

« Nos ciels sont des inventions, des durées, des découvertes, des quotas, des contrefaçons, parfaits et magnifiques. Parfaits et magnifiques. Frais et brillants. Célestes et brillants. Le jour déverse l’espace, un rouge clair ample, brillant et frais. Brillant et maintes fois. Brillant et frais. Pétillant et humide. Clameur et teinte. Nous parcourons les champs spacieux, un tour de rempart et rapide. Brillant et argent. Rubans et défauts. Vers et depuis. Fin et grand. Le ciel est complexe et abîmé et nous sommes là-haut dedans, flottant près de la papillotte d’abricot, le biais piqué, près de la partie morose boursouflée qui se dissout en argent, en bronze l’instant d’après mais rien de significatif, une brèche de vert bleu, une syllabe, nous coupons tous à travers l’andain de molleton déployé, la corde effilée, le hêtre rouge derrière le catalpa d’aluminium qui a économisé tout le printemps pour ce vol, ses hauteurs une partie du ciel, le vent léger retournant le dessous blanc des feuilles, de nouveau le paradis, la partie brossée derrière, la chute. »

Lisa Robertson, « Le temps », 2001
traduit par Eric Suchère
éditions Nous, 2016

13 juil. 2016


«  Le ciel est un premier pas vers l’abstraction. »


Ito Naga, « NGC 224 »
Cheyne Éditeur, 2013

5 juil. 2016



« Nous avons coutume ici d’accueillir des enfants, c’est-à-dire de les mettre au monde comme ailleurs on capture des éléphants sauvages. Ceux qui capturent les éléphants sauvages afin de se les approprier se doivent de développer une argumentation suffisamment forte pour convaincre l’éléphant que sa vie en captivité sera mille fois plus belle que celle qu’il aurait pu vivre à l’état naturel. Cette argumentation prenait chez les Thaï la forme d’un poème forcément long car bourré de mensonges et le poème prenait forcément l’allure d’un chant vantant les richesses et les beautés de la maison d’accueil. Au moins, il y avait un chant pour les recevoir. Les enfants que nous avons toujours appelés avec des mots doux viennent au monde la nuit ou le jour et nous suivent sans que nous devions leur promettre quoi que ce soit. En vérité, il n’y a ni chant ni promesse aucune mais, au contraire, une sorte de supercherie du silence, supercherie dont nous aussi nous avons été et sommes dupes pour l’éternité. Alors, chantons et promettons avant qu’il ne soit trop tard pour parler, même si aux mots se mêlent bon nombre de mensonges et, par là, vérifions nos fondations avant qu’elles ne se désagrègent. »


Eugène Savitzkaya, « Marin mon coeur »
les Éditions de Minuit, 1992.

15 juin 2016


"Au fur et à mesure que s’est fait ce dernier voyage

Paysages déjà parcourus, des endroits connus,
Le livre a continué de se construire : d’autres brouillons de poèmes,
Et des rythmes pour organiser l’ensemble, venus
À cause de ce qu’on voit, couleurs précipitées des cabines de camions,
Celles reposées des tapis navajos, ou de Chimayo, autant
Que des choses lues dans des livres, des dépliants,
Ou sur des panneaux (cafés, bords de routes, et les musées)…
Des choses qui sont d’un coup là et que l’œil croit comprendre
Et d’autres qui emportent dans le silence
Au détour d’un geste ou d’un mot, ou parce que le paysage dans son éloignement
N’est déjà plus rien qu’on pourrait raconter »


James Sacré, "Et puis la main reprend son ouvrage", dans « 31 poèmes de L’Amérique un peu »
éditions Contre-Pied

26 mai 2016


"la fiction peut te faire avaler des
couleuvres luisantes retorses et belles
comme des fins de jour, en fermant
les volets l’odeur arrive toute proche,
brusquement, un dehors au-delà, un
ailleurs, un parfum qu’on ne peut
contenir, ce moment, dit quelqu’un,
ce moment il te faut l’accepter avec
sagesse, comprendre que cette beauté
existe sans toi, un compromis à faire,
l’acceptation du dérisoire, d’être ce
dérisoire, de n’être que, borné,
futilité, la fin, la fin du jour non plus
ne sait pas se relire, ne le désire pas,
ne se relira pas, ne reviendra pas en
arrière et il faudra humer le jour,
oblique / à travers lui ou alors se
pencher, courber la tête, comme il le
fait comme elle le fait « 


Christine Jeanney, Oblique
éditions Publie.net, 2016