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12 janv. 2023

On fit une véritable fête qui dura presque jusqu'à l'aube


 

On fit une véritable fête qui dura presque jusqu'à l'aube ; bruyants, grisés par l'alcool que le Basque, à l'étonnement général, distribua gratuitement, nous chantâmes et dansâmes dans la nuit étouffante à la lumière d'un grand brasier, dérisoires et minuscules, saisis dans le triple infini de la plaine, de la nuit et des étoiles. Nous étions l'effervescence du vivant, herbe, animaux, hommes, et ajoutions à l'étendue interminable de l'inanimé la légèreté colorée et tragi-comique du délire, qui nous faisait cohabiter en une multiplicité de mondes exclusifs et différents, forgés selon les lois de l'illusion, qui sont certainement plus solides que celles de la matière.

Juan José Saer, Les Nuages
éditions Le Tripode, 2020
(traduction Philippe Bataillon)

24 avr. 2018

Cette petite île est apparue un beau jour


Cette petite île est apparue un beau jour — ou du moins avons-nous vue pour la première fois sortir comme du ventre de sa mère le crâne obscur et rond d'un bébé, à la fin des années cinquante, du haut du ravin, non loin de la maison de Juan L. Ortiz. Au début, ce dû être une légère agitation du courant, qu'un œil inexpérimenté devait prendre pour un tourbillon formé au-dessous de l'eau par la résistance des sédiments alluviaux, jusqu'à ce qu'atteignant enfin la surface à force d'accumulation une protubérance luisante et marron vienne émerger et croître progressivement. À peu près circulaire, la forme s'allongea peu à peu, modelée par le sens du courant et, lorsqu'elle fut assez haute, elle eut sans doute l'occasion de s'assécher un peu, se distinguant ainsi du magma boueux probablement aussi archaïque que la glaise mythique ayant donné naissance au premier homme, pas encore tout à fait une île, mais déjà plus une substance informe, jusqu'à ce que les premières herbes et les premières plantes semées par les vents printaniers se soient mises à y pousser.

Juan José Saer, "Le Fleuve sans rives"
éd. Le Tripode

29 juin 2015


"Nous avions l'illusion de fendre cet espace inconnu à mesure que nous allions le parcourant, comme si, avant nous, il n'y eût eu autre chose qu'un vide imminent que notre présence peuplait d'un paysage humain, mais, une fois que  nous l'avions laissé derrière nous, dans cet état de somnolence hallucinée que nous dispensait la monotonie du paysage, nous constations que l'espace dont nous pensions être les fondateurs avait toujours été là et qu'il consentait seulement à se laisser traverser avec indifférence, sans rien garder de nos empreintes et dévorant même celles que nous y avions laissées exprès afin d'être reconnus de ceux qui viendraient après nous. Chaque fois que nous débarquions, nous étions comme un fourmillement fugitif sorti du néant, une fièvre éphémère qui miroitait quelques moments au bord de l'eau et après s'évanouissait."

Juan José Saer, "L'Ancêtre"