20 oct. 2021

écrire ce qui est arrivé est sans doute la meilleure façon de se persuader


 





















Pierre PARLANT, "Une cause dansée. Warburg à Oraibi" (éd. Nous, 2021)

écrire ce qui est arrivé est sans doute la meilleure façon de se persuader qu'il peut toujours arriver quelque chose ; et il arrive que quelque chose arrive, mais ce n'est qu'un aspect contingent du voyage une fois les dés lancés ; l'autre, primordial, est qu'écrivant, le présent de l'écriture — une vision différée — révèle parfois un futur antérieur, temps latent de la phrase, temps réel d'une vie : les paroles s'adressent, les humains danseront, le ruisseau fut à sec, la foudre aura frappé


27 avr. 2021

Les rêves se composent essentiellement d’un décor


 






















Annie Dillard, "Une enfance américaine", 1987


Les rêves se composent essentiellement d’un décor comme tous les gens qui en racontent ou en écoutent le savent.


Nous remontions une étroite rue pavée du vieux continent.

Nous descendions la passerelle d'un paquebot pourtant dans les bras un bébé.

Nous sortîmes des bois, parvînmes au sommet de la montagne et aperçûmes l’eau ; nous amarrâmes notre radeau grossier à des rives brûlées.

Nous étions allongés sur les branches d’un arbre au bord du chemin.

Nous dansions dans une salle de bal sombre et les rideaux volaient aux fenêtres.


Les lieux clos où nos vies se déroulent, dans l’urgence, ressemblent à des labyrinthes compliqués dont nous apprenons le parcours section après section (la rue du village, le grand navire, la colline boisée), sans nous rappeler comment ni où elle se combinent dans l’espace.


11 avr. 2021

c'est que / des fois / dans mes pelouses /


Vincent Tholomé, "mon épopée" éditions Lanskine 2020


///

c'est que / des fois / dans mes pelouses / dans mes steppes /
à kikushnikoshkoï dans la grange d'anton nijkov :

quelqu'un me passe au rouleau compresseur
quelqu'un  m'étale comme une pâte
quelqu'un m'amoindrit

///

ceci est en partie parler pour le bel univers
ceci est en partie parler pour les chiens les carrelages et pour toi

georgy flyorov

///

compris ?

10 déc. 2020

ATTENDU QUE je me lasse
























Layli Long Soldier, "Attendu que" (trad. B. Machet) éd. I. Sauvage, 2020

ATTENDU QUE je me lasse. De mon effort de faire coïncider l'effort de la déclaration : "Attendu que les premières nations d'Amérique et les colons non indigènes s'engagèrent dans de nombreux conflits armés qui, des deux côtés malheureusement, ôtèrent la vie à des innocents, y compris celles de femmes et d'enfants." Je me lasse

de m'engager dans de nombreux conflits, me lasse de l'expression des deux cotés. Deux côtés en tant que femme et enfant à cet Attendu que. Deux côtés des paroles et des jeux de mots, penchée au-dessus des dictionnaires. Me lasse de comprendre fatiguée, affaiblie, exténuée, diminuée à cause du labeur. Marre. Le dictionnaire lakota affirme que fatigué c'est watúkha. Sous cette entrée j'ai trouvé le terme watúkhayA, qui signifie exténuer quelqu'un ou quelque chose, par exemple épuiser un cheval de ne pas savoir bien le monter. Suis-je watúkha ou est-ce que je watúkhayA ? J'appelle mon père pour lui demander


et faire un double contrôle de mes trouvailles. Comment dire "fatigué", il répond : "bluğo". Si tu veux dire "vraiment fatigué", c'est : "lila bluğo". C'est la façon familiale — la manière oglala — de dire fatigué, et qui sait mieux ce que fatigué veut dire sinon le peuple. Combien je peine


pour signifier ce qui est réel. Réellement, je mesure 1,77m. Réellement, je dors du côté droit du lit. Réellement, je me réveille après huit heures de sommeil et mes yeux pendent comme deux carrés couleur ardoise. Réellement, je suis bluğo. Réellement, je grimpe sur le dos des langues, les chevauche et les conduis jusqu'à l'épuisement — peut-être je tire les rênes quand je veux dire va. Peut-être que j'éperonne quand je veux descendre. Cela a-t-il une importance. Je suis lila bluğo. Je suis bloquée, je veux sortir. Être libérée de mon impulsion à faire remarquer : Attention, le cheval n'est pas une référence à mon héritage ; 


9 sept. 2020

Tout en mâchant la neige


 Tout en mâchant la neige

dire le printemps.

Ta silhouette, papa Langage,

nous protège.

Katia BOUCHOUEVA "Doucement (!)" 2020 coll. L'esquif /Publie poésie 

25 juin 2020

Réponse : Personne n'a jamais vu un poisson.


Les poissons sécrètent des composés hautement réflexifs
qui font de leur peau un miroir.
On pense que les flancs des poissons
sont couverts de paysages peints,
montagneux.
Annie Dillard, "Quelques questions et réponses à propos de l'histoire naturelle"
dans "Billets pour un moulin à prières", éditions Héros-Limite, 2020.

4 juin 2020

S'installer dans le lieu le plus propice


S'installer dans le lieu le plus
propice, le plus paradisiaque qui soit
pour écrire. Examiner ce qui parasite,
les pensées géantes, paralysantes,
jugements sur soi ou son travail de
personnes faisant autorité, etc. Ne
pas les décrire. Ne pas écrire pour
se venger ni les analyser. Noter au
contraire ce qui les suit, bifurque,
leur permet de glisser. Les utiliser
pour décrire le lieu.
Si rien ne se produit, si aucun malaise
préalable n'empêche d'écrire,
examiner en quoi la perfection du
lieu et du moment présent permet,
ou non, de le faire.

Et si rien ne vient, rester là et lire.
Anne Savelli, Des Oloés. Espaces élastiques où lire où écrire (éditions Publie.net 2020)

22 avr. 2020

Il y a trois ans, Daria m'a raconté l'effondrement























Il y a trois ans, Daria m'a raconté l'effondrement de
l'Union soviétique. Elle m'a dit Nastia un jour la lumière
s'est éteinte et les esprits sont revenus. Et nous sommes
repartis en forêt. Sur mon traîneau dans la nuit glacée, je
laisse ma pensée errer autour de la phrase. Chez moi la
lumière n'est pas éteinte et les esprits ont fui. J'ai tel-
lement envie d'éteindre la lumière. Moi aussi, cette nuit,
je repars en forêt.
Nastassja Martin, "Croire aux fauves", 2009, éd. Verticales

8 avr. 2020

Je marche, portant une robe jaune


















Je marche, portant une robe jaune,
une pochette blanche débordant de cigarettes,
assez de pilules, mon portefeuille, mes clefs,
et âgée de vingt-huit ans, ou serait-ce de quarante-cinq ?
Je marche. Je marche.
J'éclaire les noms des rues avec des allumettes
car il fait noir,
aussi noir que le cuir des morts
et j'ai perdu ma Ford verte,
ma maison en banlieue,
deux jeunes enfants
aspirés comme du pollen par l'abeille en moi
et un mari
qui s'est frotté les yeux
pour ne pas voir mes tripes
et je marche et je regarde
et ceci n'est pas un rêve
juste ma vie huileuse
où les gens sont des alibis
et la rue éternellement
introuvable.
Anne Sexton, "Miséricorde"
(traduite par Sabine Huynh), revue MUSCLE fév. 2020.

20 févr. 2020

Quel hommage sera rendu à la beauté bâtie pour durer







































Quel hommage sera rendu à la beauté bâtie pour durer
du dedans au dehors, exécutant les plans de résistance et de grâce
dessinés dans l'enfance, chez cette petite fille, au visage rond, les points serrés, déjà habituée au deuil
sur le cliché froissé que tu m'as donné ?    Quel hommage sera rendu à une beauté
qui insiste pour parler vrai, qui sait que les deux ne sont pas toujours la même chose
beauté qui ne se refusera pas, est elle-même un œil, et ne se laissera pas tranquillement contempler ?
C'est longs nuages bas sous lesquels nous roulions il y a un mois à New Mexico, nuages à portée de main,
étaient magnifiques et nous en parlions mais je ne parlais pas alors
de ta beauté au volant à mes côtés, tête sombre, résolue, yeux buvant les espaces
de l'horizon indien, cramoisi, indigo, de la présence indienne
le regard de ton esprit informant ton corps, impatient de remarquer ce qui est possible, impatient
        de remarquer
ce qui est perdu, délibérément détruit, ne peut jamais en aucune manière être rendu,
tu t'arc-boutais contre toutes les icônes, simulations, lettres mortes
tes mains de femme tournant le volant ou travaillant avec des sécateurs, des clés dynamométriques, des 
        couteaux, du porc salé,        des oignons, de l'encre et du feu
tes mains sensibles, tes mains de chêne et de soie, de jus de mûre et de tambours
— je parle d'elles maintenant.

                                                                                                                    Pour M.

Adrienne Rich, "Un atlas du monde difficile" dans "Paroles d'un monde difficile
Poèmes 1988-2004", éditions La Rumeur libre.Adr

30 janv. 2020

C'était marcher qu'il voulait


















C'était marcher qu'il voulait        avancer sur les
chemins        dans le vent clair d'été et eût-ce été
l'hiver qu'il eût fait de même        marcher sans plus
s'arrêter et parfois la pluie venait avec le vent        il
marchait dans la pluie dans le vent tiède        le vent
par grandes douces bourrasques
Du doigt ils montraient l'horizon        la forêt et plus
haut les landes        ajoncs et bruyères et les mares par
centaines        ils montraient les plaines et les villes
derrière les plaines
expliquaient ce qu'il y avait de chemin
ce qu'il y avait d'horizons        herbe et collines
et disaient par où il fallait passer        le grand chêne
aux quatre-chemins        ou juste avant les friches la
haie d'aubépines et le sentier des étangs et tout au (...)

Michèle Desbordes, Dans le temps qu'il marchait
(éd. Laurence Teper, 2004)

31 déc. 2019

Les deux petites filles marchent au soleil







































Sereine Berlottier "Habiter - traces & trajets"
(avec des peintures de Jeremy Liron)
éd. Les Inaperçus, 2019.

10 déc. 2019

Plus aucune certitude













Fabrizia Ramondino, traduite par Emanuela Schiano di Pepe
"Retours", éd. L'esquif/poésie chez Publie.net.

22 oct. 2019

À allure régulière, tu franchis le bayou du Chien

























Matthieu Duperrex "Voyages en sol incertain — enquête dans les deltas du Rhône et du Mississippi",
(avec des encres de Frédéric Malenfer) Wildproject éd. 2019.

8 mars 2019

6 août 2018

13 juil. 2018

27 juin 2018

jamais de l'animal

































Christophe Manon, extrait de "Cela" dans "Au nord du futur"
éditions Nous, 2016.

29 mai 2018

18 mai 2018

24 avr. 2018

Cette petite île est apparue un beau jour


Cette petite île est apparue un beau jour — ou du moins avons-nous vue pour la première fois sortir comme du ventre de sa mère le crâne obscur et rond d'un bébé, à la fin des années cinquante, du haut du ravin, non loin de la maison de Juan L. Ortiz. Au début, ce dû être une légère agitation du courant, qu'un œil inexpérimenté devait prendre pour un tourbillon formé au-dessous de l'eau par la résistance des sédiments alluviaux, jusqu'à ce qu'atteignant enfin la surface à force d'accumulation une protubérance luisante et marron vienne émerger et croître progressivement. À peu près circulaire, la forme s'allongea peu à peu, modelée par le sens du courant et, lorsqu'elle fut assez haute, elle eut sans doute l'occasion de s'assécher un peu, se distinguant ainsi du magma boueux probablement aussi archaïque que la glaise mythique ayant donné naissance au premier homme, pas encore tout à fait une île, mais déjà plus une substance informe, jusqu'à ce que les premières herbes et les premières plantes semées par les vents printaniers se soient mises à y pousser.

Juan José Saer, "Le Fleuve sans rives"
éd. Le Tripode

9 avr. 2018

Puisqu'il est entendu que tu cultives l'ivraie

















Fernand Deligny, "Graine de crapule", "Œuvres"
éd. L'arachnéen.
(bibliothèque du Taslu, 4 avril 2018)

28 mars 2018

Sous les à-pics d'Oroville


















Allen Ginsberg « La Chute de l’Amérique »  
[The Fall Of America, 1972, trad. Lemaitre & Taylor, Flammarion  1979]

14 mars 2018

Je me suis revêtue de silence et d’attente

La Terre (extrait)

Je me suis revêtue de silence et d’attente. J’ai quitté mon bateau et suis partie à pied sur la glace polaire. Je transporte un chronomètre et un sextant, une tente, un réchaud, de la viande et de la graisse. Pour avoir de l’eau, je fais fondre des blocs de glace débités en un hachis de copeaux ; l’eau salée devient douce quand elle est gelée. Je dors quand je ne peux plus avancer. Je marche à la boussole en direction du nord géographique.
Je marche dans le vide ; j’entends ma respiration. Je vois ma main et la boussole, je vois la glace si vaste qu’elle s’incurve, je vois le sommet de la planète s’incurver et son atmosphère de basses pressions solidement amarrée sur le promontoire. Ici les années passent. Je marche, légère comme n’importe quelle poignée d’aurore ; je suis légère comme des voiles ; comme une succession de bandes sans couleurs ; je crie : «  Le ciel et la terre sont indiscernables ! » Le courant sous mes pieds m’emporte et je marche. (…)

Annie Dillard, « apprendre à parler à une pierre »
(1982) / trad. Béatrice Durand. / Christian Bourgois éd.


5 mars 2018

ou encore le continuum d’objets réglant les jardins et les arrière-cours tels qu’on les voit

(…) ou encore le continuum d’objets réglant les jardins et les arrière-cours tels qu’on les voit, depuis le train surtout, quand il ralentit en s’approchant des gares (voir le chapitre du voyage Arles-Strasbourg) — palettes empilées dans un coin  à côté d’une bétonneuse hors d’usage, chaise en plastique rouge où s’est accumulée un peu d’eau de pluie, jouets d’enfants aux couleurs vives éparpillés sur une pelouse, rangs de poireaux aux longues feuilles bronze un peu jaunies, rosiers parfois étincelants, cabane aux parois passées d’une lasure sombre, portails standards et voitures, voitures toujours et presque toujours sans rapport avec l’état de la maison, de rutilantes neuves devant des bicoques et de très vieilles oubliées  au fond de jardins,
en une glissade sans fin s’ajouterait pêle-mêle des piliers de portail surmontés d’un dé de ciment placé en équilibre et dont les points, de un à six, ont été repeints avec soin, l’auvent en tôle encombré de feuilles mortes d’une cour d’entrepôt où un chariot élévateur sort des caisses d’un camion, une station-service contemplée un jour de pluie à travers les essuie-glaces, comme dans n’importe quel road movie provincial, le regard s’attardant, on ne sait pourquoi, sur l’appareil servant à vérifier la pression des pneus, (…)

Jean-Christophe Bailly, "32.Séquences" dans « Le Dépaysement Voyages en France » 
ed. du Seuil, "Fictions et Cie », 2011

14 févr. 2018

J’aime l’étendue tentaculaire de Lakeside

«  J’aime l’étendue tentaculaire de Lakeside, l’impossibilité de parcourir un chemin à travers ses possibilités alambiquées. Ils bloquent des routes, vous forcent au détour. L’expérience de la vente au détail est une sorte de chasse au trésor, un rallye sans cartes. Vous mettez la main sur les cartes, comme sur un prix, lorsque vous arrivez à destination. Elles sont illisibles : un lac, un bateau, des zones roses grises vertes bleue. House of Fraser, BhS, Bentalls, C&A, Argos, Boots, Marks & Spencer. Personne ne sait comment cela fonctionne. Vous pourriez repérer Ikea à l’horizon mais vous n’en trouverez jamais l’entrée secrète. Pas la première fois. (Et si vous ne la trouvez pas, vous avez besoin d’un guide autochtone pour vous exliquer le système. Les décors — faux bureaux, cuisines et chambres — qui ne sont pas à vendre. La très longue marche suédoise, excellent pour la  santé, à travers les meubles de pin, est inontournable — une sorte de régime d’entraînement avant l’accès aux entrepôts. J’ai été particulièrement fasciné par les livres : de vrais livres dans de fausses pièces, des rangées interminables d’éditions suédoises de Patricia Highsmith.)
Lakeside n’est pas fait pour les piétons. Nous ne nous y attardons pas. L’endroit est épuisant : votre âme fantome y est volée par des caméras de surveillance, volée et enregistrée, dotée d’un code temporel — pour vous garder là où vous êtes. « Une seule visite à Lakeside, et vous ne pourrez plus vous en passer ! » Telle est la promesse du vampire. « Quelque chose pour tous les goûts et tous les âges. » Quelque chose pour des aristocrates transylvaniens âgés de 800 ans et se gavant de plasma. « Lakeside la nuit… c’est magique ! »

Ian Sinclair, "London Orbital » (2006)
trad. Maxime Berrée   pour éd. Inculte 2010

5 févr. 2018

Une pensée suit une pensée

Une pensée suit une pensée.
Au bord, l’aube attend la fin
des calculs astronomiques indiens
pour disperser fantômes sans souffle
animaux stellaires
et talismans sorciers.
Les étoiles fondent comme du sucre
l’heure est limpide dans le jour d’été.


Muriel Pic, “Une image suit une image” dans “Elégies documentaires”,
éd. Macula, 2016

29 déc. 2017

chapitre xx

Des vêtements et de leur nudité

Leur nudité est double ils cherchent attentivement des 
traces de soi, des différences plus solidement installées 
qu’entre deux chaises. Car s’ils portent une peau de bête, 
ils n’en demeurent pas moins dénués de honte, de dis-
simulation ou de déguisement. Une contradiction dans 
la loi épingle de petits tabliers sur leurs femmes à la 
naissance, génitif nu du prix d’achat, pour faire peur à 
l’imagination. Leur seconde nudité dégaine un manque 
de feuillage, mais quelques noms de plantes ne peuvent 
déranger la conclusion générale à la façon dont le velours 
le fait pour nous.

dessus
dessous 
volant
rabat
peau




Rosmarie Waldrop, "Clef pour comprendre la langue de l’Amérique"
(Trad. Paol Keineg), éd. Héros-limite, 2013 

5 déc. 2017

(…)

"Alors,
j’ai senti les buissons
dans mon ventre,
les renards dans mes seins,
les pieuvres dans mon cou,
les orties,
les graviers.

J’ai senti le volcan.

Alors,
j’ai senti les épines
et les ronces.

J’ai senti la forêt.

Les prairies de mon ventre.

Alors,
je me suis assise
et la nuit est venue sur moi.
Et la nuit m’est venue de face.
Et la nuit m’a cassé les yeux.

Alors,
je me suis couchée
et la nuit n’a rien voulu dire."


Laura Vasquez, "La Forme de ma forêt" (extrait), dans "La Main de la main"
éd. Cheyne (prix de la vocation) 2014.

22 nov. 2017

« Dans un long rêve plein de couleurs, les aigles étaient revenus me chercher. Ils étaient arrivés par l’est, me tirant de mon sommeil sans vie par leurs cris stridents. J’entendais leurs ailes frôler les murs de notre maison, mais ma voix endormie ne trouvait pas le chemin de ma gorge pour leur répondre. Ils semblaient me chercher en haut de la maison alors que je me trouvais en bas. Après avoir tourné des dizaines de fois autour du toit, ils ont fini par comprendre et faire appel au serpent. Le serpent habitant loin d’ici, il fallait l’attendre. Les aigles continuaient de tournoyer autour de la maison, provoquant en moi un frisson revigorant. »

Bérengère Cournut, « Née contente à Oraibi »
éditions Le Tripode, 2016.

12 nov. 2017

« Je referme mon cahier de notes. Il ressemble à une carte routière. Un enchevêtrement de directions que, pour la plupart, je n’emprunterai jamais. Je serais incapable de nommer un tel espace autrement qu’en disant  qu’il constitue désormais le cadre élastique d’une histoire sans début ni fin, mais formant un bloc homogène de fragments qui semble très ancien. Il s’accorde avec cette ville où le délabrement affleure à chaque jointure, révélant un substrat fissuré, usé jusqu’à la corde, le tout baignant dans une lumière dorée, presque tropicale par instants, à laquelle la végétation s’accroche, comme tout ce qui vit ici, à bout touchant d’apocalypse. »

Philippe Rahmy, Monarques
éditions La Table ronde, 2017

30 oct. 2017


« C’est un endroit, ce n’est pas un endroit. C’est une onde, pas une onde. C’est une force, pas une force. Une faiblesse. Non. Ça existe. Non. C’est partagé, ce n’est pas partagé. C’est un trou, non pas un trou. C’est la parole et ce n’est pas la parole. C’est dans les corps, ce n’est plus dans les corps. C’est possiblement sur des épaules depuis deux — bien plus — générations. Seulement. C’est possiblement entre les murs et ça les traverse. »

Esther Salmona, « Amenées"
Eric Pesty éditeur, 2017.

18 oct. 2017

13 NOVEMBRE
Naissance de Robert Louis Stevenson

Une pluie tropicale : un trop-plein de violence.
Silhouette vivante : lui revenaient des fragments
décousus du passé sur la carte du monde.

Benoit Casas, "L’agenda de l’écrit »
éditions Cambourakis, 2017

3 oct. 2017

 & 

les rayons du soleil sont ralentis alors qu’ils pénètrent son atmosphère
son atmosphère est dense, presque aussi dense que de l’eau de mer
à peine touchent-ils sa peau, les rayons
(sa peau est blanche)
ils s’incurvent et se mettent à bouger lentement dans son atmosphère, ils gravitent, décrivent des orbes un peu tordus, très libres, c’est reposant de les suivre des yeux
des orbes tranquilles mais pas vraiment prévisibles, un peu à la façon des abeilles dans la chevelure de Lalla
un autre récit, un autre qui écrit l’atmosphère d’une petite fille, une autre petite fille
je pense souvent à Lalla quand je regarde Albertine, quand mon regard  se laisse aller à ses mouvements, aussi libres qu’aigus

les rayons du soleil opèrent dans son atmosphère une sorte de danse des abeilles
je me demande alors ce que donnerait la danse des abeilles si on la traduisait en danse de petite fille
et ce que donnerait la danse des rayons du soleil pris dans l’atmosphère d’Albertine si on la traduisait en danse des abeilles


Juliette Mézenc, Laissez-passer
Éditions de l’attente, 2016

24 sept. 2017

(72)

la connaissance
que nous croyons avoir de
nous-même
s’échappe vers
une forêt illusoire
s’y tapit
jeune nu(e) bronzé(e) sur
les lourdes feuilles
avant que nous n’atteignions le creux
de la vision diluée au centre
comme si un tendre miroir noir
prenait la place de
la conscience dissout
roue après roue
en mouvement
je ne peux mettre mon nom sur
ce torrent
passe par mes pores


Rosmarie Waldrop, « La route est partout » 1978
trad. Abigail Lang, Éditions de l’Attente, 2011