6 août 2018

13 juil. 2018

27 juin 2018

jamais de l'animal

































Christophe Manon, extrait de "Cela" dans "Au nord du futur"
éditions Nous, 2016.

29 mai 2018

18 mai 2018

24 avr. 2018

Cette petite île est apparue un beau jour


Cette petite île est apparue un beau jour — ou du moins avons-nous vue pour la première fois sortir comme du ventre de sa mère le crâne obscur et rond d'un bébé, à la fin des années cinquante, du haut du ravin, non loin de la maison de Juan L. Ortiz. Au début, ce dû être une légère agitation du courant, qu'un œil inexpérimenté devait prendre pour un tourbillon formé au-dessous de l'eau par la résistance des sédiments alluviaux, jusqu'à ce qu'atteignant enfin la surface à force d'accumulation une protubérance luisante et marron vienne émerger et croître progressivement. À peu près circulaire, la forme s'allongea peu à peu, modelée par le sens du courant et, lorsqu'elle fut assez haute, elle eut sans doute l'occasion de s'assécher un peu, se distinguant ainsi du magma boueux probablement aussi archaïque que la glaise mythique ayant donné naissance au premier homme, pas encore tout à fait une île, mais déjà plus une substance informe, jusqu'à ce que les premières herbes et les premières plantes semées par les vents printaniers se soient mises à y pousser.

Juan José Saer, "Le Fleuve sans rives"
éd. Le Tripode

9 avr. 2018

Puisqu'il est entendu que tu cultives l'ivraie

















Fernand Deligny, "Graine de crapule", "Œuvres"
éd. L'arachnéen.
(bibliothèque du Taslu, 4 avril 2018)

28 mars 2018

Sous les à-pics d'Oroville


















Allen Ginsberg « La Chute de l’Amérique »  
[The Fall Of America, 1972, trad. Lemaitre & Taylor, Flammarion  1979]

14 mars 2018

Je me suis revêtue de silence et d’attente

La Terre (extrait)

Je me suis revêtue de silence et d’attente. J’ai quitté mon bateau et suis partie à pied sur la glace polaire. Je transporte un chronomètre et un sextant, une tente, un réchaud, de la viande et de la graisse. Pour avoir de l’eau, je fais fondre des blocs de glace débités en un hachis de copeaux ; l’eau salée devient douce quand elle est gelée. Je dors quand je ne peux plus avancer. Je marche à la boussole en direction du nord géographique.
Je marche dans le vide ; j’entends ma respiration. Je vois ma main et la boussole, je vois la glace si vaste qu’elle s’incurve, je vois le sommet de la planète s’incurver et son atmosphère de basses pressions solidement amarrée sur le promontoire. Ici les années passent. Je marche, légère comme n’importe quelle poignée d’aurore ; je suis légère comme des voiles ; comme une succession de bandes sans couleurs ; je crie : «  Le ciel et la terre sont indiscernables ! » Le courant sous mes pieds m’emporte et je marche. (…)

Annie Dillard, « apprendre à parler à une pierre »
(1982) / trad. Béatrice Durand. / Christian Bourgois éd.


5 mars 2018

ou encore le continuum d’objets réglant les jardins et les arrière-cours tels qu’on les voit

(…) ou encore le continuum d’objets réglant les jardins et les arrière-cours tels qu’on les voit, depuis le train surtout, quand il ralentit en s’approchant des gares (voir le chapitre du voyage Arles-Strasbourg) — palettes empilées dans un coin  à côté d’une bétonneuse hors d’usage, chaise en plastique rouge où s’est accumulée un peu d’eau de pluie, jouets d’enfants aux couleurs vives éparpillés sur une pelouse, rangs de poireaux aux longues feuilles bronze un peu jaunies, rosiers parfois étincelants, cabane aux parois passées d’une lasure sombre, portails standards et voitures, voitures toujours et presque toujours sans rapport avec l’état de la maison, de rutilantes neuves devant des bicoques et de très vieilles oubliées  au fond de jardins,
en une glissade sans fin s’ajouterait pêle-mêle des piliers de portail surmontés d’un dé de ciment placé en équilibre et dont les points, de un à six, ont été repeints avec soin, l’auvent en tôle encombré de feuilles mortes d’une cour d’entrepôt où un chariot élévateur sort des caisses d’un camion, une station-service contemplée un jour de pluie à travers les essuie-glaces, comme dans n’importe quel road movie provincial, le regard s’attardant, on ne sait pourquoi, sur l’appareil servant à vérifier la pression des pneus, (…)

Jean-Christophe Bailly, "32.Séquences" dans « Le Dépaysement Voyages en France » 
ed. du Seuil, "Fictions et Cie », 2011

14 févr. 2018

J’aime l’étendue tentaculaire de Lakeside

«  J’aime l’étendue tentaculaire de Lakeside, l’impossibilité de parcourir un chemin à travers ses possibilités alambiquées. Ils bloquent des routes, vous forcent au détour. L’expérience de la vente au détail est une sorte de chasse au trésor, un rallye sans cartes. Vous mettez la main sur les cartes, comme sur un prix, lorsque vous arrivez à destination. Elles sont illisibles : un lac, un bateau, des zones roses grises vertes bleue. House of Fraser, BhS, Bentalls, C&A, Argos, Boots, Marks & Spencer. Personne ne sait comment cela fonctionne. Vous pourriez repérer Ikea à l’horizon mais vous n’en trouverez jamais l’entrée secrète. Pas la première fois. (Et si vous ne la trouvez pas, vous avez besoin d’un guide autochtone pour vous exliquer le système. Les décors — faux bureaux, cuisines et chambres — qui ne sont pas à vendre. La très longue marche suédoise, excellent pour la  santé, à travers les meubles de pin, est inontournable — une sorte de régime d’entraînement avant l’accès aux entrepôts. J’ai été particulièrement fasciné par les livres : de vrais livres dans de fausses pièces, des rangées interminables d’éditions suédoises de Patricia Highsmith.)
Lakeside n’est pas fait pour les piétons. Nous ne nous y attardons pas. L’endroit est épuisant : votre âme fantome y est volée par des caméras de surveillance, volée et enregistrée, dotée d’un code temporel — pour vous garder là où vous êtes. « Une seule visite à Lakeside, et vous ne pourrez plus vous en passer ! » Telle est la promesse du vampire. « Quelque chose pour tous les goûts et tous les âges. » Quelque chose pour des aristocrates transylvaniens âgés de 800 ans et se gavant de plasma. « Lakeside la nuit… c’est magique ! »

Ian Sinclair, "London Orbital » (2006)
trad. Maxime Berrée   pour éd. Inculte 2010

5 févr. 2018

Une pensée suit une pensée

Une pensée suit une pensée.
Au bord, l’aube attend la fin
des calculs astronomiques indiens
pour disperser fantômes sans souffle
animaux stellaires
et talismans sorciers.
Les étoiles fondent comme du sucre
l’heure est limpide dans le jour d’été.


Muriel Pic, “Une image suit une image” dans “Elégies documentaires”,
éd. Macula, 2016