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6 juil. 2023

Le jour je cuisine et nous mangeons























(...)
Le jour je cuisine et nous mangeons.
La nuit tu dors et ta main s'incurve sur ma tête,
s'incurve dans mes cheveux.
Les mains se courbent
comme des feuilles. Ma main s'ourle
depuis le feu vers le haut du tipi
et l'extérieur.
Ma main s'ourle et descend le long
de la gorge du canard carolin.
Dans l'ourlet de ma main je tiens le blé.

(...)

Annie Dillard, "Jours de fête", dans Billets pour un moulin à prières (1974)
éd. Héros-Limite, trad. B. Matthieussent, 2020.

27 avr. 2021

Les rêves se composent essentiellement d’un décor


 






















Annie Dillard, "Une enfance américaine", 1987


Les rêves se composent essentiellement d’un décor comme tous les gens qui en racontent ou en écoutent le savent.


Nous remontions une étroite rue pavée du vieux continent.

Nous descendions la passerelle d'un paquebot portant dans les bras un bébé.

Nous sortîmes des bois, parvînmes au sommet de la montagne et aperçûmes l’eau ; nous amarrâmes notre radeau grossier à des rives brûlées.

Nous étions allongés sur les branches d’un arbre au bord du chemin.

Nous dansions dans une salle de bal sombre et les rideaux volaient aux fenêtres.


Les lieux clos où nos vies se déroulent, dans l’urgence, ressemblent à des labyrinthes compliqués dont nous apprenons le parcours section après section (la rue du village, le grand navire, la colline boisée), sans nous rappeler comment ni où elles se combinent dans l’espace.


25 juin 2020

Réponse : Personne n'a jamais vu un poisson.




























Réponse : Personne n'a jamais vu un poisson
Les poissons sécrètent des composés hautement réflexifs
qui font de leur peau un miroir.
On pense que les flancs des poissons
sont couverts de paysages peints,
montagneux.

Annie Dillard, "Quelques questions et réponses à propos de l'histoire naturelle"
dans "Billets pour un moulin à prières", éditions Héros-Limite, 2020.

14 mars 2018

Je me suis revêtue de silence et d’attente

La Terre (extrait)

Je me suis revêtue de silence et d’attente. J’ai quitté mon bateau et suis partie à pied sur la glace polaire. Je transporte un chronomètre et un sextant, une tente, un réchaud, de la viande et de la graisse. Pour avoir de l’eau, je fais fondre des blocs de glace débités en un hachis de copeaux ; l’eau salée devient douce quand elle est gelée. Je dors quand je ne peux plus avancer. Je marche à la boussole en direction du nord géographique.
Je marche dans le vide ; j’entends ma respiration. Je vois ma main et la boussole, je vois la glace si vaste qu’elle s’incurve, je vois le sommet de la planète s’incurver et son atmosphère de basses pressions solidement amarrée sur le promontoire. Ici les années passent. Je marche, légère comme n’importe quelle poignée d’aurore ; je suis légère comme des voiles ; comme une succession de bandes sans couleurs ; je crie : «  Le ciel et la terre sont indiscernables ! » Le courant sous mes pieds m’emporte et je marche. (…)

Annie Dillard, « apprendre à parler à une pierre »
(1982) / trad. Béatrice Durand. / Christian Bourgois éd.