14 août 2015


"Et puis inversement un gris allégé par du souffre et des oxydes, un gris vivant et mobile dans lequel les structures des nuages composaient et décomposaient des mondes, drame sans furie agité dans les hauteurs par d'invisibles et souples machines, gris dilué d'embruns et de lueurs portés par la haute mer, la terre cette fois-là impuissante à contribuer au spectacle par un reflet d'elle-même — sinon une sorte d'élongation rousse et tremblante, terre repliée et solide comme une plaque, spectatrice émue et fraîche, préoccupée de ses abris et pourtant offerte."

Jean-Christophe Bailly, "Description d'Olonne" (ciels)

3 août 2015

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Je prépare des poèmes culinaires, des ballades reposantes, des sculptures de pâtisserie, des accumulations de phonèmes, des étagères de livres et de bocaux.

Assis comme un nuage stagnant sous le soleil au centre du jardin, je dilate mes molécules sans me soucier du nombre d'Avogadro.

Je vis la quotidienneté en continu. Je suis debout, tenant dans mes mains levées l'écheveau du rêve et les fils du réel.

Je dévide le codex des archives, brouillons de projets, lettres entassées dans des cartons, relevés de comptes, cahiers raturés, cartes postales, photos floues.



Avions et oiseaux tracent des lignes  dans le ciel ; je déchiffre sur la terre le grimoire laissé par les ombres de leurs trajectoires.

Je vois là-haut le sang qui pulse dans les veines et les artères des pigeons, des anges vagabonds et des hommes voyageurs.

Je capte les pensées fugitives, la prose bop spontanée, le cut-up des langues, sans hiérarchie, ni sélection. Rien que la vie brute.

Tapisserie de rouleaux collés au fil du temps sur les murs des alcôves dans le monde du fleuve, couches successives d'ondes vibratoires.

Je soulève un coin de la tapisserie pour révéler l'évidence : le monde est poème est monde, le poème est monde est poème.

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Lucien, Suel, "Devenir le poème" dans "Je suis debout"
(éd. La Table Ronde, 2014)