27 juil. 2026

Je continue mes marches matinales avec la même énergie que si j'allais vraiment quelque part


Je continue mes marches matinales, avec la même énergie que si j'allais vraiment quelque part. Mais nous allons toujours quelque part, parfois sans nous en rendre compte, et il y aura la dernière fois et j'aimerais alors savoir que ce sera la dernière fois, car je ferai en sorte que ce chemin final soit des plus beaux. Je connais des endroits pour cela.

Michèle Lesbre, Naufrage(s)
 

13 févr. 2026

Un mirage venu du fond de ses gènes lui montra le coeur d'Hidden et la place alentour couverte d'Oaks

 


"Un mirage venu du fond de ses gènes lui montra le coeur d'Hidden et la place alentour couverte d'Oaks, de roses, de marais. Un enchevêtrement d'eaux courantes, d'eaux stagnantes, de rives mobiles, de limons. Des collines en formation, des prairies, des clairières en train de s'ouvrir, des plateaux en train de s'aplanir. Pas la moindre trace des tours, le minéral détaché des montagnes, le végétal natif, la libre course des vivants sur la terre. Elle entendit des chants, elle vit des Corps, quantité d'Autres Corps, subs, souts, dans les eaux, dans le sol, et dessus, quantité de quadrus et d'oiseaux, une poignée de bipèdes. Elle reconnut l'endroit, elle flottait au-dessus. Le ficus auquel elle s'appuyait était un rejet de celui qu'elle hallucinait, et ce rejet lui raconta tout. Yaanga, le nom du village. Tovaangar, le nom pré-sauvage d'Hidden, à savoir, le monde."

Céline Minard, Tovaangar, éd. Rivages, 2025.

2 déc. 2025

Des gens n'en peuvent plus de cette époque



Des gens n'en peuvent plus de cette époque ils attendent sa mort baissent les lumières et se collent devant des fractales en se focalisant sur leur respiration, la plus lente et ample possible, ils développent personnellement leur self en écoutant un instru pas trop nerveux ou un tuto-détente de sept minutes trente-cinq ou bien ils se rendent exceptionnellement au cinéma et s'y tiennent assis la main dans leurs yeux.

 Séverine Daucourt, Poudreuse, éd. MF. Poésie commune, 2025.

9 sept. 2025

Déplacé, caché, j'ai vu,




Déplacé, caché, j'ai vu,         si lente était ma chute        que l'ai nommée errance.
Tu peux m'y voir errant, extatique dans son vert, dans son verger, l'esprit.

Distillée        l'âme se trouve toujours seule dans une clairière en forêt.
Et frissonne dans la foule.        Main tendue dans la lumière verte
une trêve        qui en déchire le bord.

Je suis tombée aujourd'hui en marchant        je me parlais à moi-même        une chose 
que j'ai dite a brisé l'air        et a continué à le briser        en morceaux de plus en plus petits.


Cole Swensen, extrait de "Promenades de 6 à 10" (avec Rousseau) dans Poèmes à pied, trad. Maïtreyi et Nicolas Pesquès, éd. Corti, 2021.

 

17 avr. 2025

À l'automne, la brume assiégeait le lac et la vallée



À l'automne, la brume assiégeait le lac et la vallée. Le matin, entre lit et marée, il fallait se persuader d'être sortis du rêve. On prononçait à voix haute le nom des choses, pour qu'elles existent : portail, tilleul, poteaux, muret, asphalte. Mon prénom, dans la brume, flottait quelques instants avant de me saisir. Et un doute persistait jusqu'à midi.

Anna Milan, Cantique du lac
Cheyne éditeur, 2025

 

20 mars 2025

Seul moyen d'apprendre le vaste




Seul moyen d'apprendre le vaste

se retenir de toucher — conserver

toujours un noyau de peur.

la mienne même dormante

me protège. je cours vite

à travers les arbres, le ciel

me brille dessus. la peur

est ronde comme une perle

scellée autour de mon cou.

sur le chemin du lac

le chien contre ma jambe

les urubus nous regardent.


tous les oiseaux le savent

que je vais perdre ma peur.


Camille RUIZ, Mon animal, Trois Petites Truites Éditions, 2024


22 janv. 2025

J'ai fait quelques pas sous la véranda de la nuit



J'ai fait quelques pas sous la véranda de la nuit.        Ce vent a changé,
        quoique venant toujours du sud,
il souffle haut et fort maintenant, plus à ras de terre, mais venant
        dans le faîte
élevé des érables, dans mon visage,
claquant presque la porte de l'orage sur moi.         Mais il est chaud, chaud,
un vent de pneumonie, le vent de la mort de l'innocence, un vent déroulant,
un vent élançant le temps.         Et il a une voix dans la maison.        J'entends
des conversations qui ne peuvent avoir lieu, au-dessus, dans les chambres
et je ne parle pas des fantômes.        Les fantômes sont ici, bien sûr, mais
        ils parlent clairement
- ne leur ai-je pas offert nourriture et vin, ne les ai-je pas bien écoutés, toutes
        ces années,
non seulement ceux que je connus dans la vie, mais ceux d'avant notre époque
de mépris de soi-même, ce jeu compliqué de la perte de l'innocence depuis
                                                                                                    longtemps
        échue ?

Adrienne Rich, "Un atlas du monde difficile" extrait de III. 
                 éditions La Rumeur libre, 2019. Traduction de Chantal Bizzini

28 août 2024

Je voulais construire une maison de lumière



Je voulais construire une maison de lumière, tout était réuni pour que le chantier commence, les maçons s'adonnaient au travail avec ardeur et compétence, mais à chaque visite je commandais davantage d'ouvertures, jusqu'au jour où du projet il ne resta que des fenêtres.

Aujourd'hui, chez moi,
l'extérieur est dedans
et le verbe sortir signifie
regarder.

Anna Milani, Géographie des steppes et des lisières, Cheyne éditeur, 2022.

30 mai 2024

Je peux avoir sommeil brutalement


Je peux avoir sommeil brutalement, comme si j'avais reçu un mauvais coup sur la tête, et qu'une fatigue trop ancienne, trop vaste pour moi, m'avait choisie pour victime. Mais je regarde les coquillages posés dans le pot en verre face à moi sur une plaque qui surmonte le radiateur. Un minuscule moineau à la gorge jaune est venu m'observer tout à l'heure. Il est reparti après avoir goûté le petit coin de mousse, très convoité, à la fourche de l'arbre. Il reviendra.

Sereine Berlottier, Avec Kafka, coeur intranquille, éd. Nous, 2023.

10 avr. 2024

Et cependant marchant, marchant, marchant


 


Et cependant marchant, marchant, marchant, marchant, marchant, continuant de marcher, continuant bravement de marcher et de regarder droit devant, continuant de marcher d'un grand pas, sans flancher, continuant de marcher dans un univers de décombres, malgré le non-sens, malgré le peu d'espoir, malgré l'absurdité, malgré l'absolue solitude, malgré la violence des hommes, malgré la précarité des choses et malgré toutes les apocalypses annoncées, continuant de marcher car cesser de marcher voulait dire mourir.

Lydie Salvayre, Marcher jusqu'au soir, Stock, coll. Ma nuit au musée, 2019.


14 mars 2024

Basculer dans la cerce

 



Basculer dans la cerce. Attaquer juste au-dessus du bloc coincé dans le couloir menant à la brèche N. S'élever jusque sur le surplomb. Traverser à gauche sur une vire oblique. Se diriger vers la niche grise. Rejoindre la partie supérieure de l'arête SE. Rejoindre l'éperon, gagner le tout petit dièdre. Prendre l'oblique à droite puis la verticale. S'élever sur une langue de neige. Aborder l'éperon gauche. Escalader en zig zag. Arriver devant une fissure étroite dans le mur jusqu'à l'antécime W. Contourner les blocs instables. Remonter un couloir de roches brisées, barré par un bloc surplombant. Rejoindre l'arête ENE. Attaquer la partie gauche de la facette et monter vers la branche SE. Escalader par le fil de l'arête. S'élever par un couloir-cheminée. Éviter le couloir délité. Grimper en écharpe à gauche. Suivre le sillon creusé en L. Gagner l'arête qui le borde. Longer la petite paroi rouge verticale.

Véronique Vassiliou, "Mû"
éditions Nous, 2021.


10 janv. 2024

J'ai aussi l'impression de trébucher souvent



 

J'ai aussi l'impression de trébucher souvent, que mon corps est bousculé par les autres bousculé par moi. Je tourne la tête trop vite, mon bras ne voulait pas aller si loin, mon pied est en déséquilibre dans le brouhaha des corps bien en place qui m'entourent. Il faut tellement d'acceptation de soi, des autres et de l'espace pour que ça marche un corps, que ça ne subisse pas le réel mais que les gestes l'habitent paisiblement, avec la bonne tension. Les animaux sauvages, eux, ne connaissent pas la maladresse. Le léopard ne se pose pas la question de sa démarche, le vol de l'aigle n'est jamais ridicule, les sauts du chevreuil sont toujours coordonnés. Leur corps n'échappe jamais à leur contrôle alors qu'il me semble parfois qu'il faudrait toute une vie pour apprendre à ne pas rougir quand je cours dans la rue et à marcher tranquillement sur le chemin vers la mer.

Victor Pouchet, Autoportrait en chevreuil, éd. finitude, 2020

17 oct. 2023

Maçon, plombier, vitrier, mesurèrent sans compas

 



Maçon, plombier, vitrier,
mesurèrent sans compas, mesurèrent te regardant,
mesurèrent, mesurèrent...
Et ta maison, qui est ta gousse,
est moitié ta mère et moitié ta fille...
Il te firent industrie de paix et de rêve ;
ils créèrent des portes selon tes envies ;
ils tendirent un seuil à tes pieds...

Je ne sais si le fruit est meilleur que le pain
et le vin meilleur que le lait à ta table.
Tu décidas d'être "la terrestre",
et la Terre te sert de la main à la main,
avec épis et four, cep et pressoir.


Gabriela Mistral, extrait de "Message à Victoria Ocampo, en Argentine"
dans Essart (Tala,1938)
(trad. Irène Gayraud, éditions Unes, 2021)

21 août 2023

Un jardin comme un entre-deux

 























comme un tissu articulaire entre cité et océan, entre lande et

bâtiment, autour d'une maison, une jungle

tend

        un aimant à une jungle. Une allumette

frottée, une jointure taillée ; sers-t'en

                                                            bien. Qu'il règne

                                                            entre le guindé et l'enflammé, faille

dans l'émail qui nous permet de nous couler à nouveau dans une plaine.

Le jardin inscrit dans cette plaine un premier principe. Il arpente, précis,

et plane, cartilage entre route et maison,

écurie mentale pour roses de dressage

                                                        il plane

                                                                    dès lors qu'un jardin s'enracine

pour moitié dans l'idée, rendant la terre instable, une machine volante avec trois ailes,

puis cinq, puis partout dans le ciel, panoramas miniatures, le jardin,

d'un poing, s'ouvre en ponts.


Cole Swensen, "Le Nôtre”
(trad. Maïtreyi et N. Pesquès)
éd. Corti

7 juil. 2023

Au fond de grandes réserves de nuit


Au fond de grandes réserves de nuit
il y a des murs mous activés par des doigts agiles
secoués de tourbillons et de remous à bosses.

Sandrine CnuddeHabiter l'aube, éd. Tarabuste, 2016.


6 juil. 2023

Le jour je cuisine et nous mangeons























(...)
Le jour je cuisine et nous mangeons.
La nuit tu dors et ta main s'incurve sur ma tête,
s'incurve dans mes cheveux.
Les mains se courbent
comme des feuilles. Ma main s'ourle
depuis le feu vers le haut du tipi
et l'extérieur.
Ma main s'ourle et descend le long
de la gorge du canard carolin.
Dans l'ourlet de ma main je tiens le blé.

(...)

Annie Dillard, "Jours de fête", dans Billets pour un moulin à prières (1974)
éd. Héros-Limite, trad. B. Matthieussent, 2020.

26 juin 2023

Je ne fais que rendre une âme à la forêt en la peuplant de fictions désirantes


Je ne fais que rendre une âme à la forêt en la peuplant de fictions désirantes et qui se font charnelles. Le plus grand plaisir du voyage est de déceler — ou d'ourdir — les déchirures du réel, où la rêverie coule son lit. L'amour n'est pas une disjonction du pèlerinage. Par des synthèses éphémères et miraculeuses, je résous la contradiction entre le besoin de rêver et celui d'être là, sans pensée, au présent. Je place mes faunes tels des soldats de plomb sur la carte, aux points où le chemin croise des routes carrossables.

Émilien Rouvier, "Journal d'ascétisme"
vu par Clément Bataille
éditions du Chemin de Fer, 2023.

28 avr. 2023

Il y a dans ma prairie des coyotes bleus


 





















Il y a dans ma prairie des coyotes bleus qui s'éloignent

doucement de travers en marchant avec maladresse

le bassin tordu efflanqué comme de vieux assassins

maigres sur des pattes d'enfant puni

ou de jeunes frères

perdus.


    Je souris.


Frédéric Boyer, Dans ma prairie

POL 2014

18 avr. 2023

À marée basse l'eau est aspirée à l'intérieur du port






"À marée basse l'eau est aspirée à l'intérieur du port et il n'y a pas de lagon, seulement une étendue de sable gris sale criblée de mares sombres d'eau de mer où l'on peut trouver une petite pieuvre si on a de la chance, ou bien la vieille maison d'un crabe mouchetée d'orangé ou bien l'épave engloutie d'un bateau d'enfant. Il y a un pont qui traverse le lagon d'où l'on peut observer les petites mares et voir sa propre image mêlée d'eau de mer et de joncs et de bouts de nuage. Et la nuit parfois il y a une lune sous l'eau, trouble et secrète."

"Le lagon, et autres nouvelles", Janet Frame 
(trad. par Jean Anderson et Nadine Ribault) éd. des femmes Antoinette Fouque

 

24 févr. 2023

Que veux-tu dire

 
























PEUPLE

"Que veux-tu dire,
    Il n'y a pas de peuple ?
    N'y a-t-il pas un peuple Faucon ?
    N'y a-t-il pas un peuple Colombe ?
        Et Rat
        Et Silex
            Et tout le reste ?"
    — Jaime de Angulo