28 juin 2010

28/06/10
"(...) les trottoirs sont pleins de chercheurs de chambre et de donneurs de chambre, et si tu crois que c'est seulement pour parler, non, je n'en ai pas besoin comme dehors tous ces cons, je ne suis pas comme eux, je suis le mec, moi, plutôt que de parler, à suivre une belle nana pour la regarder, et la regarder seulement, pourquoi faire autre chose que de regarder une belle nana, et même je suis le mec, moi, plutôt que de regarder une nana, à marcher seulement, et cela me suffit comme occupation, toute ma vie je veux bien me balader, courir de temps en temps, m'arrêter sur un banc, marcher lentement ou plus vite, sans jamais parler, mais, toi, ce n'est pas pareil, et cela, dès que je t'ai vu, et maintenant il faut que je t'explique tout, puisque j'ai commencé, sans que tu te barres et me laisses comme un con, même si maintenant j'ai pris une sale gueule, que ni mes cheveux ni mes fringues ne sèchent, que je ne voudrais pas regarder dans mon dos le miroir alors que toi, la pluie ne t'a même pas mouillé, la pluie a passé à côté de toi, les heures passent à côté de toi, c'est là que j'ai eu raison de comprendre que, toi tu n'es qu'un enfant, tout te passe à côté, rien ne bouge, rien ne prend une sale gueule, moi, j'évite les miroirs et je n'arrête pas de te regarder, toi qui ne change pas, et s'il n'y avait pas cette question d'argent, je nous paierais une bière (...)”

Bernard-Marie Koltès, "La nuit juste avant les forêts"